Pourquoi cette grève des médecins?
Petites explications sur cette grève du 5 au 15 Janvier...
Je ne prends pas la plume pour me plaindre.
Je l’écris parce que ce qui se joue aujourd’hui dépasse largement le confort des médecins ou nos honoraires.
Ce qui est en train d’être déconstruit, c’est le cadre qui protège la médecine libérale, les soignants… et vous les patients.
Depuis des années, la convention médicale constituait un garde-fou : elle fixait un équilibre entre l’intérêt public, la qualité des soins et la possibilité pour un médecin de soigner en conscience.
Demain, la possibilité d’imposer unilatéralement des baisses de tarifs, comme cela a déjà été fait pour la radiologie, pourrait s’étendre à tous. Ce n’est plus un “ajustement”. C’est la fin d’une protection fondamentale !
Dans le même temps, on nous place sous des mécanismes de sanctions statistiques (MSO, contrôles automatisés) reposant sur des algorithmes opaques, parfois truffés d’erreurs.
Des collègues sont contrôlés pour des bons de transport… alors même qu’ils en prescrivent moins que l’année d'avant, avec parfois dans la liste des patients… qui ne sont même pas les leurs.
D’autres sont pénalisés pour des prescriptions « hors cadre » alors qu’ils suivent des situations cliniques complexes : un diabétique qui n’a plus besoin d’HbA1c après une perte de 35 kg ou une HbAa1c faite à l’hosto qui n’entre pas dans des statistiques, etc...
La logique devient punitive, déconnectée du soin.
Demain, ce sera pareil avec les arrêts de travail : avant même de rencontrer un patient, il faudra regarder son « historique d’arrêt » par peur d’être sanctionné. Ce n’est pas de la médecine.
Je ne parle même pas ici des revalorisations, ni de la formation. Les internes passent désormais bac + 10 (en med g) envoyés souvent loin de chez eux, dans des structures sous tension ou pour venir faire fonctionner un hôpital qui souffre, pendant que devenir plus compétent (DU, formations spécifiques) coûte cher, force à fermer le cabinet… sans aucune reconnaissance derrière.
Pendant ce temps, on nous explique qu’il n’y a pas d’argent, mais les mutuelles investissent dans des stades, des hôtels, des voiliers. Et on refait encore des autoroutes qui n’étaient pas vieillissantes
La santé, elle par contre, doit “économiser”.
On nous demande aussi d’accepter des conditions de travail où les journées peuvent dépasser parfois 18 heures.
Quand d’autres professions bloquent le pays, on les écoute.
Nous, nous hésitons à faire grève parce que nous savons qui en paiera le prix : les patients.
Si nous ne bougeons pas, le système qui arrive sera celui-ci :
- Un secteur 1 sous capitation, contrôlé, standardisé, où l’on n’osera plus prescrire par peur des sanctions, avec une médecine partiellement faite par des non-médecins.
- Un secteur 2 progressivement stigmatisé et étranglé financièrement (C'est eux qui font fonctionner par exemple la Clinique du Diaconat!)
- Un secteur 3 hors remboursement, poussant les patients aisés vers le privé et les autres vers un système saturé, avec des prescriptions qui seront demandées au secteur 1 mais que plus personne n’osera faire sous peine de punition financière.
Ce n’est pas la médecine que j’ai choisie.
Ce n’est pas celle que je veux pour mes patients.
La grève ne m’arrange pas, mais alors vraiment pas. Financièrement, humainement, éthiquement.
Mais ne rien faire aujourd’hui signifiera subir demain, sans possibilité de discuter, sans droit au débat.
Je ne peux me permettre de fermer mon cabinet totalement et je respecte totalement les confrères qui ne ferment pas du tout. Qui ne s'impliquent pas.
Je n’oppose personne.
Je dis seulement que l’heure est grave.
Beaucoup de nos aînés partent et partiront (encore plus!) à la retraite, et que ceux qui restent devront porter un système abîmé.
Et vous? Pourquoi ne voyez-vous pas de jeunes médecins s'installer? (Pauvres jeunes sacrifiés...)
Sans médecins, sans internes, sans privés, rien ne tient.
Alors oui : se mobiliser aujourd’hui, ce n’est pas “faire du bruit”.
C’est essayer de sauver la possibilité de soigner correctement, pour longtemps.
Comprenez que ce mouvement n’est pas contre vous. Il est précisément pour que demain, quelqu’un puisse encore vous soigner, librement, correctement, en responsabilité.
On n’a peut-être pas beaucoup de pouvoir.
Mais on a encore celui de dire : stop.
Après… il sera trop tard